Le premier Nouvel An sans lui

Premier Nouvel An sans lui : les vœux qu'on n'envoie plus, le message de minuit qui ne vient pas, et comment traverser le jour de l'An.

Alina Irene
Alina IreneAlina Irene écrit sur la mémoire, le silence et la sagesse.
Un téléphone posé sur une table, écran éteint.

Le 31 décembre, à 23 h 58, j'ai regardé mon téléphone. Je ne l'ai pas fait exprès. La main y va toute seule, comme vers une rampe d'escalier. Mon père envoyait ses vœux à minuit pile, jamais avant, jamais après, un texto sans majuscule ni point, presque le même chaque année, et je lui répondais à minuit et deux, avec un retard qu'il me reprochait en riant le lendemain. Le premier 1er janvier sans lui, le téléphone s'est allumé à minuit. Un opérateur, un cousin, une amie. Pas lui. Je le savais. Je l'ai regardé quand même.

C'est ça, le Nouvel An sans quelqu'un. Pas le 31 au soir, qu'on peut remplir. La minute d'après.

Que répondre à « bonne année » quand on n'a pas le cœur ?

Pendant tout janvier, les gens vous souhaitent une bonne année. La boulangère, le voisin dans l'ascenseur, la collègue qui revient de vacances. Ils ne savent pas. Et vous, vous dites « à vous aussi », parce que c'est ce qu'on dit, et une petite part de vous reste coincée sur le pas de la porte avec la phrase que vous n'avez pas dite.

La première année, j'ai essayé plusieurs réponses. « Merci » tout court, qui passe. « On verra », qui fait rire les gens quand ils ne savent pas et qui les fait se taire quand ils savent. Une fois, à une femme que je connaissais à peine, j'ai dit la vérité en une phrase, et elle a posé sa main sur mon bras au milieu du marché, et nous sommes restées comme ça, deux secondes, avec les gens qui nous contournaient. Je ne recommande rien. Les trois réponses existent, et vous avez le droit de changer selon l'heure.

À qui envoyer ses vœux quand la personne n'est plus là ?

Entre Noël et le jour de l'An, on fait la liste, dans la tête. Ceux à qui on écrit à minuit, ceux à qui on écrit le 1er au réveil, ceux qu'on appelle le 2 parce qu'ils aiment qu'on appelle. Mon père était dans la première colonne. Il n'y a pas de case pour l'en retirer. Il faut l'enjamber à chaque fois.

La première année, j'ai lu son nom dans mes contacts le 31 au soir, et je n'ai pas écrit. La deuxième année, j'ai écrit. Trois mots, à minuit et deux, avec le retard. Je n'ai pas appuyé sur envoyer, le numéro n'existe plus, et je ne voulais pas qu'un inconnu reçoive ça. Mais je l'ai écrit, et puis je suis allée me coucher.

À mon frère, dans sa ville, j'ai envoyé la même chose que chaque année, et une ligne en plus : « Il aurait écrit à minuit pile. » Il a répondu dans la minute : « J'ai regardé l'heure aussi. » On n'en a pas reparlé. On n'en a pas besoin.

Pourquoi le jour de l'An est-il plus dur que Noël ?

Noël, on s'y prépare. On en parle en novembre, on sait que ce sera difficile et on le dit. Le jour de l'An arrive une semaine plus tard, quand tout le monde est fatigué d'avoir été courageux.

Et puis il y a la chose que personne ne dit, parce qu'elle est trop simple. Le 1er janvier, le chiffre change. L'année de sa mort, il en a vu une partie ; il y a eu un janvier avec lui, un printemps, peut-être un été. L'année suivante, les gens disent encore « l'an dernier » en parlant d'un temps où il vivait. Et puis arrive la première année entière sans lui dedans, du 1er au 31, pas une seule journée. J'ai passé une partie de ce 1er janvier à regarder le chiffre sur mon téléphone, comme un numéro de porte qu'on ne reconnaît pas.

Ma mère a demandé, l'après-midi, en quelle année on était. Je le lui ai dit. Elle a hoché la tête, satisfaite, comme si c'était une bonne nouvelle, et elle a redemandé vingt minutes plus tard. La deuxième fois, j'ai failli lui dire que c'était une année sans lui. Je ne l'ai pas fait. Je lui ai redonné le chiffre, et elle l'a reçu avec la même satisfaction.

Comment passer le réveillon du jour de l'An sans lui ?

Je n'ai pas de méthode ; je n'ai jamais été la femme qui fait la chose raisonnable au bon moment. Je peux vous dire ce qui s'est passé.

La première année, j'ai accepté une invitation parce que la refuser demandait plus de phrases. À 23 h 30, je suis sortie sur le balcon en manteau, à regarder les fenêtres d'en face, toutes allumées, des gens qui levaient des verres derrière. Quelqu'un est venu me chercher à minuit moins deux. J'ai fait le décompte avec les autres. Je n'ai pas pleuré, pas là ; ça a attendu le taxi.

La deuxième année, j'étais chez ma mère. Elle s'est endormie à 22 h. J'ai regardé la télévision avec le son bas, j'ai mangé la fin d'une tarte debout dans la cuisine, et à minuit j'ai ouvert la fenêtre. Il faisait très froid, les voisins criaient, il y a eu deux fusées, loin. J'ai dit « bonne année » à voix haute, à personne, à lui, à la cuisine. Puis j'ai refermé parce que ma mère dormait.

Une femme m'a écrit qu'elle avait, la première année, mis son téléphone dans un tiroir à 23 h et ne l'avait ressorti qu'au matin, pour ne pas voir la liste des vœux où manquait celui qui comptait. Ça avait marché, et ça n'avait pas marché, dans cet ordre. Ça me paraît honnête.

Garder ses vœux quelque part

Ce que j'ai fini par faire, pas tout de suite : j'ai cherché dans mon téléphone ses messages de minuit des années d'avant. Il en restait quelques-uns, le téléphone a changé entre-temps. Sans majuscule, presque identiques, et une fois une faute de frappe qui le fait exister plus que tout le reste. Je ne les recopie pas ici. Je les ai mis sur la page que je garde pour lui chez Stella Memoria, avec l'heure d'envoi à côté de chacun, parce que l'heure disait de lui quelque chose que les mots ne disaient pas. À minuit, ça ne change rien. Mais l'an prochain, à 23 h 58, quelqu'un de la famille pourra aller voir à quelle heure exacte il écrivait, et le savoir avec moi.

Si c'est votre premier Nouvel An sans quelqu'un, vous allez regarder votre téléphone à minuit. Je ne vais pas vous dire de ne pas le faire. Regardez-le. Et puis fermez la fenêtre, parce qu'il fait froid, et que l'année, malgré tout, a commencé.

Questions fréquentes

Quelques réponses courtes, pour celles et ceux qui cherchent à trois heures du matin.

Comment présenter ses vœux à quelqu'un qui vient de perdre un proche ? Dites que vous savez. « Je pense à vous, je sais que cette année commence sans lui » vaut mieux que « bonne année » tout court, et bien mieux que le silence. N'attendez pas de réponse longue.

Est-ce normal de ne rien vouloir faire le soir du 31 ? Oui. Le réveillon n'est pas une obligation. Se coucher à 22 h, laisser le téléphone dans un tiroir, sortir seule sur un balcon : ce sont des façons comme les autres de passer de l'année d'avant à l'année d'après.

Comment garder une trace des messages de vœux d'une personne décédée ? Faites des captures d'écran avant de changer de téléphone, et copiez-les ailleurs que dans l'appareil, avec la date et l'heure. Un carnet, un dossier, une page en ligne. L'heure d'envoi, souvent, dit autant que les mots.

Pour l'envoyer à quelqu'un, ou pour le publier.